COMMENT SONT FABRIQUÉS LES MOTS CROISÉS ?

sommaire :

La langue française à l'honneur
Tout est une question de culture
Artisanat ou industrie : matière grise contre logiciels
Des jeux produits à la chaîne
Le revers de la médaille
Définitions et des finitions

   La langue française à l’honneur 

 Aucun auteur de mots croisés n’a encore été admis à l’Académie française. Et pourtant, les « verbicrucistes » mériteraient bien souvent d’y entrer, car ils savent manier la langue française avec une grande habileté. Leur prose est, certes, bien souvent laconique (les définitions devant se limiter à de courtes phrases), mais ils sont experts dans la manière de tirer parti de toutes les subtilités de la langue pour jongler avec les mots. Il faut malgré tout leur reconnaître un petit défaut : ils ne peuvent pas s’empêcher de glisser une astuce ou un trait d’humour dans leurs définitions.

 

C’est d’ailleurs ce qui fait la particularité des mots croisés à la française. Les sens cachés, les ambiguïtés, les énigmes, les fausses pistes, les chausse-trapes, les homophonies, les calembours, sont autant de moyens qui n’ont d’autre but que de dérouter le joueur. Mais tout cruciverbiste averti et chevronné sait bien qu’une définition est rarement à prendre au premier degré : pour en trouver la solution, il doit d’abord identifier le piège que lui a tendu l’auteur et comprendre le cheminement de sa pensée. C’est alors seulement qu’il pourra trouver le mot correspondant à la définition. Cette gymnastique de l’esprit sera éventuellement facilitée par la présence d’une ou plusieurs lettres déjà inscrites à l’emplacement du mot en fonction des mots déjà trouvés.

 

Le tout est une sorte de duel entre l’auteur, qui reste invisible mais que l’on arrive peu à peu à démasquer, et le joueur qui, s’il n’a pas le choix des armes, dispose tout de même de tout un arsenal de moyens d’attaque pour affronter cet adversaire. Chaque mot à deviner est un défi que se lance le cruciverbiste et, en corollaire, chaque mot deviné est une petite victoire, une satisfaction personnelle, une gratification intellectuelle, une jouissance parfois, surtout si la clef de l’énigme se double d’une dose d’humour, juste assez pour faire sourire (intérieurement) le joueur.

 

Remplir toutes les cases blanches n’est donc pas le seul but du jeu : pour le joueur, il s’agit d’abord de relever le défi, de déjouer tous les pièges que l’auteur lui a tendus et, finalement, de se prouver qu’il est capable de battre un adversaire redoutable, non seulement par les armes qu’il emploie, mais aussi par son niveau de culture, réputé ou supposé élevé.

 

   Tout est une question de culture 

 La culture est bien au cœur du problème : le terrain sur lequel s’affrontent l’auteur et le joueur est délimité par des connaissances culturelles communes. Le jeu ne pourrait d’ailleurs pas fonctionner si cette communauté n’existait pas. La maîtrise de la langue française, de préférence langue maternelle, est, bien sûr, une condition fondamentale. Mais cette condition n’est pas suffisante: l’auteur et le joueur doivent aussi avoir en commun une culture générale qui tient compte de leur niveau d’instruction, de leur expérience, de leur vécu, de leur perception de l’actualité.

 

Chaque définition fait inévitablement appel à des références culturelles partagées : tout l’art de l’auteur consiste à bien les utiliser. Pour cela, il doit adapter le contenu des grilles et des définitions à sa « cible », le cruciverbiste.

 

Comme ce cruciverbiste est en général le lecteur d’une publication donnée, l’auteur doit tenir compte de l’environnement intellectuel et des centres d’intérêts habituels de cette publication. Ainsi, les mots croisés conçus pour les lecteurs d’un magazine d’opinion comme Le Point ou L’Express ne sont pas adaptés aux lecteurs d’un magazine « people », et inversement. De la même manière, les mots croisés d’un magazine spécialisé sur l’histoire sont considérés comme inabordables par ce qu’on appelle le grand public. Il est donc nécessaire pour l’auteur de bien jauger, selon le destinataire du jeu, ce qui est accessible et ce qui ne l’est pas.

 

   Artisanat ou industrie : matière grise contre logiciels 

À la fin des années 1980, les auteurs de mots croisés étaient encore, pour la plupart, des artisans qui travaillaient en direct avec les journaux. Salariés, pigistes ou indépendants, ils créaient des grilles sur le papier avec un crayon et une gomme, se creusaient la tête pour trouver des définitions astucieuses et les tapaient à la machine à écrire.  Aujourd’hui, l’univers de la presse a bien changé. Il vit à l’ère de l’informatique. Les auteurs ne se contentent plus de créer les jeux sur le papier : ils doivent fournir le fruit de leur travail sous une forme immédiatement utilisable par le maquettiste, ce qui les oblige à maîtriser les logiciels de PAO (publication assistée par ordinateur). Les jeux sont donc fournis « clé en main » et le maquettiste n’a plus qu’à les copier/coller dans ses pages. Parfois même, c’est la page entière qui est réalisée par l’auteur et l’utilisateur n’a plus qu’à l’insérer dans son « chemin de fer ».

 

Ce qui a aussi changé, c’est que les vrais auteurs de mots croisés se font de plus en plus rares. Ils sont progressivement supplantés par des machines. C’est peut-être difficile à croire, mais il existe depuis les années 1990 de puissants logiciels qui permettent de concevoir des grilles apparemment parfaites et de leur adjoindre des définitions toutes prêtes en piochant dans un énorme stock constitué de millions de définitions récupérées dans des parutions antérieures. Des agences spécialisées utilisent ces logiciels pour fournir aux journaux des jeux standardisés, aseptisés, déshumanisés, à un coût si dérisoire qu’il ne permettrait à aucun auteur de survivre.  Ces grosses machineries, pourvues de moyens techniques, commerciaux et financiers contre lesquels l’auteur artisanal n’a pas les moyens de lutter, se sont mises en place et s’imposent peu à peu auprès de tous les titres de presse en tsunamisant le marché. Comme, par ailleurs, les publications subissent la pression des gros groupes de presse par lesquels elles ont été rachetées, elles sont contraintes de réduire toujours plus leurs coûts de fabrication. Les auteurs indépendants avec lesquels elles travaillaient jusqu’alors en direct en paient les conséquences puisqu’ils sont éliminés les uns après les autres au profit des agences.

 

   Des jeux produits à la chaîne 

 Les jeux fabriqués par les logiciels (on peut parler de fabrication industrielle) présentent des avantages et des inconvénients.  Les avantages sont surtout pour le fabricant. En effet, grâce aux logiciels, les grilles sont réalisées en quantités illimitées, en un temps record et à un prix défiant toute concurrence. Un gain énorme pour l’éditeur qui n’a plus à rémunérer un auteur en chair et en os, obligé de gagner son pain quotidien. Balayées également les obligations du Droit du travail et autres contraintes cauchemardesques de l’employeur : plus de charges sociales, plus d’arrêt de travail, de congés payés, de prime de panier, d’indemnité de transport, de cotisation de ceci ou de contribution de cela, j’en passe et des meilleures !

Comment, dans ces conditions, un auteur professionnel qui doit passer de longues heures à carburer sur chaque grille grâce à sa seule matière grise pourrait-il rivaliser avec des robots qui, en un seul clic, crachent des monceaux de jeux fabriqués artificiellement qui ne coûtent quasiment plus rien ?

On peut déplorer et regretter que les revues de jeux vendues en kiosque et sur les linéaires des librairies aient majoritairement recours à ce mode de production. Seules quelques publications continuent - mais pour combien de temps encore ? - à offrir à leurs lecteurs des jeux de qualité réalisés par d’honnêtes artisans.

 

   Le revers de la médaille 

 Certes, le jeu fabriqué par la machine a l’air séduisant. Les grilles, obéissant à une programmation tyrannique, ne comportent qu’un nombre limité de cases noires, réparties harmonieusement en évitant de former des chapelets. Limiter le nombre de cases noires et bien les répartir n’est pour la machine qu’un jeu d’enfant alors qu’il est un horrible casse-tête pour le cerveau humain. Toute personne ayant un jour essayé de croiser des mots s’est rapidement heurtée à ce problème de prolifération des cases noires !

En contrepartie d’une quasi perfection esthétique, les grilles réalisées par la machine présentent un inconvénient majeur : elles comportent toujours des mots dont l’intérêt pour le cruciverbiste est très relatif. Afin de se plier aux contraintes imposées par le programmateur, la machine est obligée d’insérer, sans aucun état d’âme, des mots que l’auteur aurait, lui, jugé préférable d’éviter ou d’éliminer. Ainsi, les grilles réalisées par la machine regorgent-elles de formes conjuguées rares (les fameux imparfaits du subjonctif, par exemple), de termes techniques sans grand intérêt, énigmatiques ou inconnus du commun des mortels (notamment éléments et autres composés chimiques) ou encore de noms propres sortis tout droit de l’annuaire des abonnés absents.

Au contraire, un bon auteur a toute liberté pour choisir ses mots et ne retenir que ceux pour lesquels il peut imaginer une définition astucieuse. Il commence inévitablement par les mots qui forment la potence (les deux premiers placés horizontalement et verticalement, et qui ont leur première lettre en commun) et poursuit en s’efforçant de respecter un certain nombre de règles de bonne conduite. Des règles d’ordre technique, mais aussi des règles imposées par le code de déontologie des auteurs de mots croisés. Il sait qu’il ne faut ni se moquer du cruciverbiste, ni lui manquer de respect !

 

   Définitions et des finitions 

Quant aux définitions, on pourra facilement démontrer que celles des grilles produites industriellement sont souvent de qualité moyenne, voire médiocre, même si des rédacteurs en chair et en os s’efforcent de pallier les déficiences de la machine. Trop souvent réduites à un simple synonyme ou à une courte phrase sans originalité, elles finissent par lasser le cruciverbiste averti. Reconnaissons néanmoins que beaucoup de ces définitions peuvent être amusantes ou présenter un caractère subtil. La raison en est fort simple : elles ont été puisées par la machine dans un gigantesque réservoir de définitions glanées dans des grilles de mots croisés plus anciennes qui ont été, à l’origine, créées par l’homme !

Pour la plupart des cruciverbistes, tout l’intérêt du jeu est de découvrir le mot qui se cache derrière une définition comportant un jeu de mot ou une astuce. Peut-on raisonnablement attendre d’un logiciel qu’il glisse une astuce dans une définition ou qu’il invente ses propres jeux de mots ? Non. Seul le cerveau humain est en mesure de le faire. Les bons mots croisés seront donc toujours ceux que l’homme a créés de A à Z. Toujours, pourvu que l’auteur possède le savoir-faire et un sens de l’humour suffisamment développés pour offrir au cruciverbiste un bon moment de détente.

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